Les gens heureux lisent et boivent du café avec Sylvie L.

La perte, le deuil... nous les connaissons tous, plusieurs fois et de plus en plus, en vieillissant... mais la perte des siens, d'un enfant notamment, dans un accident de voiture, brusquement, sauvagement... Comment s'en remettre ? Et s'en remet-on vraiment ? Dans ce livre que je suis en train de lire, j'ai été très touchée par ce passage qui décrit si bien la douleur, la rancœur face à ce malheur insoutenable, avec, toutefois, déjà, un zeste de résilience à venir... La vie devant, quand même... Comment ne pas penser à cette toile de Sylvie Lorimier Flamand en lisant ce passage de Agnès Martin-Lugand,  Les gens  heureux lisent et boivent du café.

 
Fran Nuda

 

 

 

                                                                                     

                                              Toile en vente sur le site de l'artiste : https://www.sylvieflamandpeintre.fr

      

C'est ton devoir, avait ajouté ma mère. Tu viendras et tu ne  feras pas de grande scène.
 - Le devoir ? Vous parlez de devoir ? Je me fous du devoir.
Je m'étais tournée vivement vers eux. La rage avait pris le pas sur la douleur.
-        Eh bien, oui, tu as des responsabilités, et tu vas les assumer, m'avait répondu mon père.
-        Vous vous moquez complètement de Colin, et de Clara ou de moi. Tout ce qui vous importe, ce sont les apparences. Donner l'image d'une famille effondrée.
-      Mais c'est ce que nous sommes, m'avait rétorqué ma mère.
-        Non ! La seule famille  que j'aie connue,  ma vraie seule famille, je viens de la perdre.
J'étais à bout de souffle, ma poitrine se soulevait. Je ne les avais pas quittés des yeux. Leurs visages s'étaient décomposés un bref instant. J'avais cherché un signe de contrition, il n'en avait rien été. Leur façade était inébranlable.
 […]
Félix, aide-la à y aller. Il faut qu'elle le fasse. Ce n'est pas le moment de jouer les capricieuses.
La main de Félix avait broyé la mienne, il avait arraché les fleurs des mains de ma mère.
-        Ne le fais pas pour tes parents, fais-le pour toi, pour Colin et Clara.


-   Je me suis dépêché, me dit Félix en me rejoignant. Lâche les roses, tu te fais mal.
Il s'accroupit devant moi, dénoua mes doigts les uns les autres et retira les roses, qu'il posa par terre. Mes mains étaient en sang, je n'avais pas senti la morsure des épines. Il passa un bras autour de ma taille et m'aida à me mettre debout.
Nous marchâmes dans le cimetière jusqu'à un point d'eau. Sans un mot, il me lava les mains. Il prit un  arrosoir et le remplit. Il m'entraîna à ses côtés, il avançait sans hésitation. Il me lâcha et entreprit de nettoyer une tombe, leur tombe, cette tombe que je voyais pour la première fois. Mes yeux parcouraient chaque détail, la couleur du marbre, la calligraphie de leurs noms. Colin avait vécu  trente-trois ans et Clara n'avait pas eu le temps de fêter ses six ans. Félix me tendit les deux roses.
                  -    Parle-leur.
Je posai mon ridicule présent sur la tombe et me mis à genoux.
-        Hé, mes amours... pardon... je ne sais pas quoi vous dire...
Ma voix se brisa. J'enfouis mon visage dans mes mains. J'avais froid. J'avais chaud. J'avais mal.
                                         -    C'est si dur. Colin, pourquoi as-tu pris Clara avec toi ? Tu n'avais pas le droit de partir, tu n'avais pas le droit de la prendre. Je t'en veux tellement de m'avoir laissée toute seule, je suis perdue. J'aurais dû partir avec vous.
Du plat de la main, j'essuyai mes larmes. Je reniflai bruyamment.
                             -    Je n'arrive pas à croire que vous ne reviendrez jamais. Je passe ma vie à vous attendre. Tout est prêt, à la maison, pour vous... On me dit que ce n'est pas normal. Alors je vais m'en aller. Tu te souviens, Colin, tu voulais qu'on aille en Irlande. J'ai dit non, j'étais bête... j'y vais pour quelque temps. Je ne sais pas où vous êtes, tous les deux, mais j'ai besoin de vous, surveillez-moi, protégez-moi. Je vous aime...
Durant quelques instants, je fermai les yeux. Puis je me relevai avec difficulté, mon équilibre était précaire, ma tête tournait, Félix m'aida à me stabiliser sur mes jambes. Nous prîmes la direction de la sortie sans nous retourner et sans un mot. Avant de descendre dans le métro, Félix s'arrêta.
                                      -    Tu vois, jusque-là je ne te croyais pas quand tu disais que tu voulais t'en sortir, m'avoua-t-il. Mais ce que tu as fait aujourd'hui me prouve le contraire. Je suis fier de toi.


  Agnès Martin-Lugand, Les gens heureux  lisent et boivent du café

 


Commentaires

  1. Merci Fran . Je partage évidemment beaucoup de sentiments avec ces mots .

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    1. Évidemment... Je t'embrasse...

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    2. ce tableau magnifique de syl accompagné de cette lecture qui en dissent long mon beaucoup touchée .personnellement je préfère écrire ses quelques lignes .

      " Assise à la terrasse d'un café ,fatiguée ,lasse ,ma tête accoudée ,je regarde a à travers le voile de fumée de ma cigarette ,passer le monde devant moi .Je remonte à l'envers l'horloge du temps pour faire défiler mes souvenirs passés au bout de ce chagrin où mon coeur est en peine envahi par des heures de silences et d'absences ,par cette déchirure immense ...Tu as pris dans le vent ton dernier souffle par cette fenêtre ouverte ,éclairée ,où tes yeux ont vu l'aurore qui te conduit vers l'infini ,tu as pris le chemin au milieu de la ronde des étoiles d'or dans la blancheur des nuages avec la lune au fond de topaze qui brille sur un ciel nébuleux ....Je voyage dans d'autres paysages ,ma route ne s arrête pas là ...!!! je renais...

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    3. Et ça le ferait en effet pour accompagner ce tableau... Cela va beaucoup toucher Sylvie, je pense... Merci Lyly

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    4. Merci Lyly ... cette toile s’appelle : désarmée
      Je l’ai peinte suite aux attentats à Paris où des jeunes sont morts juste parce qu’au mauvais endroit , au mauvais moment ils buvaient un ptit truc en terrasse, ça aurait pu être un ou les miens ... Pour en avoir déjà perdu un , je ne suis non pas brisée mais fissurée et plus jamais pour moi cette ignominie de la nature, ce n’est pas dans l’ordre des choses et je ne pourrais plus jamais le re supporter . Bises Lyly et Fran.

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    5. Voilà ce qui me plaît sur ce blog : ces résonances entre les uns et les autres... le chant du monde en quelque sorte, triste aussi parfois, même souvent, mais aller de l'avant , toujours, quand même... Merci à vous deux, Lyly et Sylvie

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  2. Magnifique texte qui me parle et me fait mal d'autant plus que dans 2 jours cela fera 1an pile que mon père nous a quitté .il était âgé 86 ans mais ce n'est pas une raison; et la forme la plus hard d'Alzheimer ,démence à corps de Lévy. ...
    Parti en 6 mois ,il.ne nous reconnaissais plus ;les conditions de soins étaient déplorables ! !! Même si je comprenais le manque de personnel ..
    Pourquoi lui ?pourquoi si vite ?pourquoi cette saleté de maladie .fallait pas qu'il parte ,pas tout de suite. .
    Des moments affreux à vivre que j'ai voulu vivre jusqu'au bout en le regardant "dormir "
    Je vais sur sa tombe régulièrement et je lui parle parfois ..Le vide qu'il a laissé. ..j'aurais du lui dire plus souvent que je l'aimais .
    Je continue de vivre et parfois comme au moment où j'écris je me mets à pleurer....
    Le texte et le tableau sont sublimes .Merci Fran et Sylvie pour ce moment difficile mais nécessaire. ..
    Je vais lire ce livre .

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    1. Merci pour ta sincérité et ce partage de ta douleur... Il n'y a pas de rires sans larmes, ça s'appelle l'émotion et c'est ce qui fait de nous des êtres sensibles aux choses, au monde, aux chagrins comme aux joies, les nôtres mais aussi celles des autres. Oui, je le lis en ce moment ce livre... entre autres... et si je te le fais découvrir ici alors c'est parfait car c'est aussi le but de ce blog.

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    2. Merci les filles ... on sait qu’un jour ou l’autre on perdra nos parents, bons rapports ou pas, c’est une évidence et on y laisse des plumes, rien qu’une grande partie de notre passé qui va a ce moment ressurgir ... mais un enfant c’est tout autre, c’est contre nature, c’est pas naturel et là ce n’est pas des plumes , du passé perdu mais Une Partie de nos entrailles, de Nous .... on est diminué , on survie , organes en moins à jamais comblés .... promis , juré, quoiqu’il arrive après on survit et si d’autres enfants arrivent, heureusement, bénédiction, on peut le dire , mais toujours se pointe l’idée : si jamais on me les prenait encore une fois ...,,, alors ma solution toute trouvée : by by , je quitte, j’ai trouvé la force d’en perdre une mais je renonce et m’efface totalement pour un autre . Voilà je vis avec, je fais avec , on est 2 d’ailleurs , notre couple a survécu à cette amputation , toujours en nous présente, on n’en parle plus, on ne peut pas , mais gangrenés jusqu’à notre fin de vie . Non rien n’est simple ... et ça ne le sera plus jamais . entre temps ; parents, frère sont partis aussi, ça n’aide pas, ça ranime la plaie .... Même si des fois dés futilités nous chagrinent , on n’est à jamais cassé mais heureusement nos 3 enfants nous comblent et la petite dernière nous ravit . Ainsi suit la vie ....

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    3. Respect Sylvie... amputation, oui, c'est le mot et quand on survit , et à deux qui plus est alors oui, on peut vaincre l'addiction du tabac quand on le décide face à la vie qui reprend ses droits à travers une si jolie petite Lola...

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  3. Marie-Hélène BLONDEL25 juin 2018 à 20:07

    la toile de Sylvie, les mots.... les mots, la toile..... touchée au coeur..... ça résonne là où ça fait mal....

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  4. J'ai lu ce livre il y a quelques temps. Un magnifique livre sur le deuil.Et la sublime toile de Sylvie , chargée d'émotion aurait pu en être là couverture.

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    1. Oui j'ai failli le dire en effet... et puis j'ai trouvé qu'elle illustrait merveilleusement cet extrait et je n'ai pas osé m'avancer davantage mais puisque toi tu le dis, alors je confirme... ;)

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