Ivres paradis, bonheurs héroïques, Boris Cyrulnik, extrait

Bien sûr ce n'est pas un hasard si, ce matin, je saisis ce livre lu il y a peu, et que naturellement se présente sous mes yeux cet extrait qui prend tout son sens, au vu des événements actuels en France, mais aussi au vu de ce qui, dans le quotidien, agit inlassablement dans les relations humaines... choisir de ne pas attiser le feu qui brûle, choisir de faire naître la flamme qui éclaire, qui vacille mais résiste à l'air du temps, ce temps compté car il lui faudra un jour s'éteindre et elle le sait, la flamme, elle accepte l'ordre des choses, des choses de la vie.  En silence, sans éclat, préserver en soi cet espace de liberté, et ne jamais se soumettre, sans heurt, ni esclandre, ni cri de désespoir, juste désobéir parce que c'est ça, mon choix, ni héroïne, ni martyre, ni suiveuse, ni meneuse ; seule dans mes choix. Ainsi fut fait aussi dans le choix de cette toile de  mon amie Sylvie sans que ce soit le fruit du hasard.

Fran Nuda 


Toile acrylique de Syl Peintre, voir page FB " Laissez-moi "

Les résistants ne sont pas des héros

Résister, c'est affronter un discours qui a la possibilité de nous imposer sa loi. Cette réaction est totalement différente du terrorisme, qui veut nous imposer sa loi par des actions qui inspirent la terreur. Le terrorisme doit faire un massacre spectaculaire pour affoler le peuple. Les médias se font porte-parole et porte-images en colportant le spectacle du crime qui doit être horrible afin de soumettre la population. Le résistant au contraire se tient dans l'ombre, il ne cherche pas à passer à la télévision, surtout pas en tant de guerre. 

[...]

Il y a une gradation entre ceux qui montent sur une barricade pour qu'on les voie mourir une arme à la main et ceux qui, sans un mot, simplement, n'obéisssent pas. Ceux qui se donnent à voir prennent une fonction d'image. Leur mort magnifique galvanise ceux qui résistent à l'oppresseur. La mort spectaculaire d'un martyr fait naître dix résistants armés. Il n'y a pas de mise en scène chez les "refusants ". En silence, sans éclat, ils ne se soumettent pas. Ils préservent en eux-mêmes un espace de liberté dont ils ne parleront pas. Ils ne disent même pas " non ", simplement ils n'obéissent pas. Peut-être même ne décident-ils pas clairement de désobéir, ça se décide en eux de ne pas obéir.

[...]

Plus l'émotion est intense, plus elle obscurcit la raison et plus l'individu se soumet à des représentations coupées de la réalité. Les fictions, elles, remanient la réalité mais n'en sont pas coupées. même les délires sont construits à partir de segments de réel agencés de façon à composer une représentation de moins en moins congruente avec le réel.
Dans une chimère, tout est vrai : les pattes sont d'un lion, le ventre d'un taureau et les ailes d'un aigle. Et pourtant, cet assemblage d'éléments réels compose un animal imaginaire. Le montage doit être cohérent, il faut que l'on puisse croire que l'animal sait voler, que son corps est puissant et qu'il pourrait nous déchiqueter avec son redoutable bec. La cohérence de cet animal imaginaire imprègne dans  notre esprit une sensation de force terrible, une attaque contre laquelle il est légitime de se protéger. En quelque sorte, cette sensation est une " croyance-vraie " puisque nous la ressentons réellement au fond de nous-même. Nous y croyons comme à une évidence. Si nous voulons survivre sans céder à la panique, nous devons contre-attaquer de toute urgence. C'est ainsi que nous nous soumettons à ce que nous venons d'imaginer. Ce processus habituel explique les divergences dans nos manières de voir le monde, contradictoires et toutes vraies, puisque ces représentations désignent ce que nous ressentons dans notre âme et non pas ce qui est dans le réel.

Pour vivre ensemble quand nous partageons un même récit, nous nous engageons sur le chemin du mythe. Le simple fait d'imaginer un récit de nos origines communes installe en nous un sentiment de fraternité. Le roman de nos origines est documenté par des archives familiales qui remontent à trois générations, ou quatre peut-être. Et encore, pas pour tout le monde ! Quant à ceux qui prétendent " remonter à Saint-Louis ", sont-ils sûrs qu'ils sont le fruit du père désigné par la mère ou par la société ? Les tests ADN prouvent aujourd'hui qu'un grand nombre d'enfants ne peuvent pas être issus du père déclaré. Quant à la désignation du père, elle n'est pas la même selon les cultures.[...] En quelques générations, toute filiation devient vraie comme sont vraies les chimères. Cela nous aide à comprendre que ce que nous éprouvons réellement dans notre corps, est le produit d'une représentation imaginaire. En agissant sur notre âme, elle provoque une sensation d'évidence qui nous pousse à nous défendre contre d'autres chimères qui nous attaquent. Elle peut aussi nous inviter à réaliser les utopies qui nous enchantent. Ce processus fait vivre en nous un animal imaginaire qui nous engage dans le réel. Pourrait-on appeler " délire logique " ces animaux étranges qui vivent au fond de nous et procurent une sensation de vérité ? Quand ceux que j'aime et que j'admire partagent avec moi la vision du même animal, c'est bien la preuve qu'il existe. J'y crois puisque tous ensemble nous le ressentons.

Plus l'intensité émotionnelle est grande, plus le groupe, comme un seul homme, fait vivre sa chimère. L'individu submergé ne cherche plus à préserver son autonomie. Dans un contexte d'emballement émotionnel, comment échapper à la vision collective ? C'est sûrement ce phénomène normal qu'on appelle " vent de folie ", quand un groupe subjugué se laisse embarquer vers un passage à l'acte. Une telle réaction court-circuite le temps de la réflexion et empêche le recul nécessaire au jugement. Ce qui revient à dire que lorsqu'un massacre de masse est déclenché, c'est l'énormité du crime qui fait perdre la raison. Quand tout le monde s'y met, il est difficile de rester soi-même. Plus l'affolement meurtrier est intense, moins on trouve de personnes capables d'y résister.

Boris Cyrulnik,Ivres paradis, bonheurs héroïques, extrait

Commentaires

  1. Merveilleux texte Fran et malheureusement de circonstance.
    Le groupe sans être des moutons est attirant , il rassure, l’homme à la base à toujours vécu et est fait pour vivre en meute, l’individu a besoin des autres pour se comparer , se sentir exister comme si seul il en était incapable .
    Merci pour ma toile , oui elle, elle veut qu’on la laisse tranquille, elle veut être libre ... et je pense qu’elle doit combattre pour y arriver , rien n’est facile .

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme cette toile est parlante tant elle se prête à tant de choses de la vie... pour cela, merci de l'avoir peinte... je l'avais déjà associé à un de mes textes quelque peu transformé pour figurer dans La vie sans fin, afin de lui prêter vie, je n'ai pas oublié que c'est cette toile qui avait initié ce texte, une toile qui n'a pas fini de parler... ;)

      Supprimer
  2. Très très belle/Bonne introduction. Le texte de Boris Cyrulnik, oui bien sûr. Mais n'avons nous pas tous nos propres chimères qui nous tiennent vivants. Mille mercis Fran. C'est toujours très plaisant de te lire. Quant à la toile...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Aqr Alpha... oui, la toile...

      Supprimer
    2. Merci Gilles pour ces points de suspension, on peut tout y mettre .....

      Supprimer
    3. 😂 certes mais connaissant notre ami ce n'est que du bon, du très bon, au-delà de la composition d'où les... Mais ceci n'est que mon regard😉

      Supprimer
  3. Encore un très beau texte de cet auteur dont j'ai lu quelques livres. Le dernier, PsychothePsychothérapie de Dieu. De circonstance bien évidemment superbement accompagné de lla toile de Sylvie. Bravo à vous deux

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Nicole.. Déjà sur le blog et avec un com ? Merki merki et bisous bisous😉

      Supprimer
  4. Superbe toile de Sylvie ! moi aussi j'ai envie de dire dans ces événements qui se déroulent "laissez moi" .....
    Tant je ne veux appartenir à aucun groupe ,ne subir aucune pression .
    Mais résister lorsque l'on est matraqué par les médias, les réseaux sociaux , l'entourage ;
    Et pourtant je lutte ; tout en faisant le "minimum syndical" ,je refuse d'entrer dans ce moule de violence, de haine qui sert de fourre tout à des maux trop longtemps tus ....
    J'apprécie énormément ce texte de Boris Cyrulnic ; j'en ai lu d'autres il y a longtemps ....Merci à vous deux Fran et Sylvie pour cette belle réalisation.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci d'être passée par là et d'en laisser tracer...

      Supprimer
  5. Très beau texte qui mérite le détour, voir l'intégralité ! Cool avec le mariage du tableau de notre Cop !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Thierry... Le livre est vraiment très intéressant à lire.

      Supprimer
  6. Excellent mariage de la toile de Sylvie et du texte de Boris Cyrulnik ton texte en introduction est bien inspiré et inspirant.Bravo à Sylvie et toi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Patsy pour l'intérêt porté régulièrement à ce blog.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Pour vous aider à publier votre commentaire, voici la marche à suivre :
1) Écrivez votre texte dans le formulaire de saisie ci-dessus
2) Si vous avez un compte, vous pouvez vous identifier dans la liste déroulante Commentaire
Sinon, vous pouvez saisir votre nom ou pseudo par Nom/URL
3) Vous pouvez, en cliquant sur le lien S'abonner par e-mail, être assuré d'être avisé en cas d'une réponse
4) Cliquer sur Publier enfin.

Voilà : c&#39 est fait.
MERCI !

Posts les plus consultés de ce blog

Tears for trees

Réel ou Virtuel ?