De la mémoire de l'humiliation à l'éloge de la Créolité

" Ni Européens, ni  Africains,  ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. Cela sera pour nous une attitude intérieure, mieux : une vigilance, ou mieux encore, une sorte d'enveloppe mentale au mitan de laquelle se bâtira notre monde en pleine conscience du monde " Premières lignes de l'ouvrage Eloge de la créolité, de Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, et Raphaël Confiant, édition Gallimard. Je voudrais aussi citer ici cette phrase dont je connais personnellement la portée et qui donne à toute langue son fondement, la nécessité absolue de s'approprier son histoire en y posant ses propres mots : " Quand on n'a pas de racines, on les plante dans la langue " et finir en citant Victor Ségalen : " C'est par la différence et dans le divers que s'exalte l'Existence. Le Divers décroît. C'est là le grand danger."

Fran Nuda

Extraits :


"A un monde totalement raciste, auto-mutilé par ses chirurgies coloniales, Aimé Césaire restitua l'Afrique mère, l'Afrique matrice, la civilisation nègre. Au pays il dénonça les dominations et son écriture, engagée, prenant son allant dans les modes de guerre, il porta des coups sévères aux pesanteurs post-esclavagistes. La Négritude césairienne a engendré l'adéquation de la société créole, à une plus juste conscience d'elle-même. En lui restaurant sa dimension africaine, elle a mis fin à l'amputation qui générait un peu de la superficialité de l'écriture par elle baptisée de doudouiste." [...]

 "Ces paroles que nous vous transmettons ne relèvent pas de la théorie, ni de principes savants. Elles branchent au témoignage. Elles procèdent d'une expérience stérile que nous avons connue avant de nous attacher à réenclencher notre potentiel créatif, et de mettre en branle l'expression de ce que nous sommes. [...]  Puisse ce positionnement leur servir comme il nous sert. Puisse-t-il participer à l'émergence, ici et là, de verticalités qui se soutiendraient de l'identité créole tout en élucidant cette dernière, nous ouvrant, de ce fait, les tracés du monde et de la liberté."[...]

" Hors donc de tout fétichisme, le langage sera, pour nous, l'usage libre, responsable, créateur d'une langue. Ce ne sera pas forcément du français créolisé ou réinventé, du créole francisé ou réinventé, mais notre parole retrouvée et finalement décidée. Notre singularité exposée-explosée dans la langue jusqu'à ce qu'elle s'affermisse dans l'Être. Notre conscience en verticalité psychique. L'antidote de l'ancestrale domination qui nous accable. "[...]

" Le monde va en état de créolité. Les vieilles crispations nationales cèdent sous l'avancée de fédérations qui elles-mêmes ne vivront peut-être pas longtemps. Dessous la croûte universelle totalitaire, le Divers s'est maintenu en petits peuples, en petites langues, en petites cultures. Le monde standardisé grouille contradictoirement dans le Divers. Tout se trouvant mis en relation avec tout, les visions s'élargissent, provoquant le paradoxe d'une mise en conformité générale et d'une exaltation des différences. Et nous pressentons que Babel n'est irrespirable que pour les espaces étroits. Que cela ne sera pas un souci pour la grande voix de l'Europe que l'on parle breton en Bretagne, corse en Corse, etc. La capacité d'intégrer le divers a toujours été l'apanage des grandes puissances.[...] De plus en plus émergera une nouvelle humanité qui aura les caractéristiques de notre humanité créole : toute la complexité de la Créolité. Le fils, né et vivant à Pékin, d'un Allemand ayant épousé une Haïtienne, sera écartelé entre plusieurs langues, plusieurs histoires, pris dans l'ambiguïté torrentielle d'une identité mosaïque. Il devra sous peine de mort créative, la penser dans toute sa complexité. Il sera en état de créole. C'est cela que nous avons préfiguré. Notre plongée dans notre créolité, avec les ressources de l'Art, est une mise en relation avec le monde, des plus extraordinaires et des plus justes. Exprimer la Créolité sera exprimer les étants mêmes du monde. Ce que nous avons ressenti, notre acquis émotionnel, nos douleurs, nos incertitudes, l'étrange curiosité de ce que l'on a cru être nos tares, servira dans notre expression réalisée à bâtir l'Être harmonieux du monde dans la diversité. La Créolité nous libère du monde ancien. "


Publié en 1989, cet éloge de l'identité créole, cette quête lyrique " d'une pensée plus fertile, d'une expression plus juste, d'une esthétique plus vraie.", fonde un art poétique qui devait très vite, dans une illustration magnifique, donner des oeuvres importantes : Raphaël Confiant a reçu le prix Novembre pour Eau de café ( 1991), Patrick Chamoiseau le prix Goncourt pour Texaco ( 1992. Jean Bernabé est né au Lorrain en Martinique en 1942. Écrivain et linguiste, il est le co-fondateur avec Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant du mouvement littéraire « La Créolité ». Il a été durant plusieurs années le Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université des Antilles et de la Guyane. En 1983, il publie Fondal Natal, la première thèse de Doctorat sur le créole antillais. 



Commentaires

  1. Tu nous donnes du haut niveau là. Réflexion de mise. Très intéressant

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