Raymond Anisten et Roger Dautais, au nom du lien

 Parce qu'il est nécessaire en ces temps troublés de se souvenir, parce que c'est si bien dit, parce que c'est si beau, un tel lien, parce que le land-art, parce que la mémoire donne vie à ce qui n'est plus... parce que le rouge est vie et que la vie gagne toujours, d'une façon ou d'une autre, mais que le pire existe toujours et qu'il est indispensable de le rappeler mais tout est dit déjà ici, dans ce magnifique témoignage, donc, place entière à Roger Dautais.

Fran Nuda

 


Photo : création lard art de Roger Dautais
« L’étoile de David » à Raymond Anisten*, mon ami
Caen-Mondeville
Normandie
 
 
Le poète s’était suicidé un mois après notre rencontre.
Je n’y étais pour rien. Affecté, oui.
A l’annonce de cette nouvelle, le silence s’était fait dans notre cuisine.
On avait trouvé sur son corps, un papier quadrillé, protégé par une pochette de plastique. Il y avait écrit, sa dernière phrase, au crayon à papier, avant d’en finir 
 
« Je ne recommencerai pas ».
 
Depuis quelques années, cet homme s’était intéressé à mes travaux et moi, à sa poésie. Il aimait mes land art mettant en scène, l’étoile de David. J’appréciais car ces étoiles ne faisaient pas l’unanimité. Je lui avais envoyé pas mal de photos sur ce sujet. Je lui avais aussi confié ma proximité avec la communauté Israélite de ma région. Et ce, malgré mon peu d’intérêt pour toutes les religions. Nous avions convenu d’un travail commun sur la Shoah. Lui écrirait le texte que je mettrai en images, pour un court métrage. Concernant le choix de la musique, ce serait la chaconne de Bach, très jouée à Auschwitz par les prisonniers dans les conditions dramatiques, de nombreuses fois racontées par ces musiciens réquisitionnés par les SS.
 
Elle serait, dans notre film, interprétée par trois musiciens que le Rabbin de ma ville, un ami, m’avait indiqués et recommandés. Sarah Aberge, au violoncelle accompagnée de deux violonistes, Abraham Benesti et Hanan Helbaz. A sa demande, je lui avais fait passer les photos des musiciens. Il avait trouvé Sarah très jolie. Je n’avais fait aucun commentaire.
 
De mon côté, pour les besoins de la mise en scène, je m’étais mis à fabriquer une grande quantité d’étoiles de David : trente en peuplier, dix en coudrier, dix en lin et dix en roseau. Cela m’avait pris beaucoup de temps. Certains soirs, je m’étais fait aider par Marie-Claude.
Le repérage des lieux de tournage m’avait angoissé. Lorsque je m’étais trouvé seul, face à ce wagon vide, sur une voie ferrée désaffectée de la gare de la ville, entouré de présences inexpliquées. Un murmure d’êtres humains. Des enfants, qui appelaient leur mère. Des femmes, des hommes qui appelaient au secours. Je délirais. Je les imaginais, perdus, en partance vers les fours crématoires de Pologne, ignorant tout de leur sort. Je n’avais jamais pu effacer ces images de ma mémoire.
 
Les répétitions avaient eu lieu, dans un dépôt désaffecté de la SNCF, prêté par le chef de gare.
Les musiciens avaient joué à proximité des voies ferrées et d’un ancien wagon à bestiaux amené sur place à l’occasion du tournage. Une insolente clarté d’avant l’orage avait probablement mis à nu bien des choses enfouies dans leur mémoire, à la vue de toutes ces étoiles de David, sortant du wagon et s’étalant sur les voie ferrées. Un grand nombre de valises en carton, comme abandonnées par leurs propriétaires, s’empilaient sur un quai.
Le scénario prévoyait l’arrivée de deux hommes vêtus de blanc, ramassant toutes les étoiles, puis s’enfermant avec elles dans le wagon. Nous l’avions fait. Ne manquait plus que la présence du poète, lisant son texte en direction de l’est.
 
Nous étions en 2002, le nouveau siècle avait généré d’autres peurs. Ma pratique quotidienne du land art , en solitaire, me permettait d’évacuer toutes les tensions nées à mon histoire personnelle. Naître en temps de guerre n’était jamais anodin.
A cette époque, je réalisais beaucoup d’installations flottées, parce qu’elles étaient belles, éphémères et difficiles à réussir. Cela me donnait l’équilibre nécessaire à continuer mon projet sur la Shoah.
Une semaine avant la rencontre avec le poète, j’avais entrepris d’élever une série de cairns monumentaux, dans une carrière désaffectée. Ils dépassaient, tous, les dix tonnes de pierres. J’étais crevé et manquais de sommeil.
 
Mis au courant de cette fatigue, il avait refusé de reporter notre rendez-vous. Le poète avait insisté à me voir pour le prochain week-end. Six cents bornes aller-retour. Je l’avais trouvé chez lui, travaillant dans un chalet de bois, construit au fond de son jardin. Il était entouré de quatre chats, trois de gouttière et un chartreux. Il avait épinglé au mur, toutes mes photos land art que je lui avais envoyées au cours de ces derniers mois. Toutes biffées d’un gros trait au feutre noir, sauf les étoiles de David. Son intention était de brûler les photos inutiles et d’en déposer les cendres dans un carré de jardin, où il avait enterré ses chiens depuis leur mort. J’avais aimé l’idée.
 
Je lui avait présenté les photos des lieux de tournage, l’ancienne gare de triage SNCF, les voies ferrées et l’ancien wagon à bestiaux ramené sur place, pour l’occasion. Je lui avais remis une étoile de David, en coudrier, qu’il avait posée sur son bureau. Enfin, j’avais ajouté qu’une amie vietnamienne, cadreuse, se chargerait du tournage. Tout lui convenait. Juste avant de partir il m’avait dit que ce serait la dernière contribution à un tournage. Puis il avait ajouté : Je vous croyais moins vieux et plus grand.
J’avais pris ça pour un compliment de poète. J’ignorais à l’époque que je ne le reverrai plus jamais. A l’annonce de sa mort, j’avais eu une pensé pour ses chats.
 
Plus tard, je continuais à introduire des étoiles de David, notamment dans mes performances réalisées sur les plages du débarquement, en Normandie, avec mon groupe international de land art, composé de cinq femmes et un homme : Une Américaine, une Anglaise, une Canadienne, une Coréenne et une Francaise, en l’occurrence, Marie-Claude, ma femme. Elle avait eu l’occasion de m’assister plusieurs fois sur des performances importantes. Je ne compte pas nos soirées à fabriquer ces étoiles de David à l’atelier.
 
Cette mésaventure mit fin à la fabrique de mes étoiles, qui dura encore quelques mois, avant de stopper définitivement. Mon land art se trouvait imbriqué dans ma vie, mais aussi dans mes souvenirs. Il tenait compte de rencontres comme celle du poète, qui se terminaient habituellement moins dramatiquement. Certes ma conception du land art était très personnelle, mais je ne devais rien à personne et tenais à continuer ce chemin, librement. Commencé par le très fort appel d’Ana Mendieta, il me permettait de poursuivre une exploration artistique et une recherche personnelle, avec l’idée de la pousser au plus loin. Lorsque viendrait le temps de quitter ma route définitivement, je n’aurais aucun regret.
 
Roger Dautais, à Marie-Claude.
Route 78

* Créateur de l’Association nationale des enfants et petits enfants des évadés et rescapés du Vel d’Hiv ; du 16 Juillet 1942

 

 Voir aussi sur ce blog :

Land-Art ou la beauté du geste, de Roger Dautais

Commentaires

  1. Réponses
    1. Oui... Nous devrions être tous très touchés par tant d'humanité partagée dans de telles circonstances. Merci Patsy.

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    2. Un témoignage très poignant !!! Ne jamais oublier !

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