La dissociation, extrait de La folie cachée de Saverio Tomasella

 Vaste  sujet que celui de cette folie cachée puisqu'elle envahit de façon sourde l'ordinaire de la vie, entraînant des situations incroyables et irréelles, folie souvent peu apparente, provoquant alors une confusion et une sidération. Aucune attestation n'étant alors délivrée, elle provoque chez celle ou celui qui la subit, une perte de soi, puisque le lien corporel et psychique est coupé ; un phénomène de défense souvent confondu et mal défini qu'est la dissociation, qui coupe net le corps de ses ressentis pour survivre à un acte hautement traumatisant mais aussi pour survivre à la folie d'un proche. Un même mécanisme pour des causes différentes. Apprendre à déceler puis à se libérer afin de devenir pour soi une personne attentive et chaleureuse pour affronter les épreuves de toute vie, et donc se défaire de ce qui ne nous appartient pas, quitter les oripeaux que d'autres  nous ont mis par dessus, à notre insu dans la mesure où nous nous sommes en quelque sorte divorcés pour survivre. Donner ici à entendre combien il est difficile de poser des mots clairs, nets et précis pour entendre ce qui se joue là, et Saverio Tomasella le fait avec beaucoup de maestria, dans son livre, La folie cachée.

 
Fran Nuda

 

 Poussière d'étoile, Ludovic Florent, photographe

 

Etrange dissociation 

Dans des situations pénibles, sources de beaucoup de souffrance, l'être humain dispose d'une autre défense radicale, différente du  couple " déni" et " clivage". Il s'agit de la dissociation, qui désigne une suspension de l'articulation âme-corps, une déassociation de la pensée et des ressentis, souvent par anesthésie des sensations. Certains récits de personnes qui ont vécu une situation de traumatisme très grave, de torture, de mort imminente ou de coma, expliquent qu'elles se sont vues d'un autre point de la pièce ou d'un autre endroit du lieu dans lequel elles étaient, au-dessus d'elles, à côté d'elles. Chacune de ces personnes raconte qu'elle voyait la scène sans y être associée, comme un témoin extérieur, ou comme dans un rêve distancié, un rêve sans participation des sensations. Elle voyait ce corps qui n'était plus le sien, qui était séparé d'elle et vidé d'elle, elle le voyait comme le corps d'un autre, un corps inconnu auquel il arrivait quelque chose dont elle ne ressentait rien.

S.Ferenzi est le premier psychanalyste à avoir rapporté ce type de phénomène : " Un choc inattendu, non préparé et écrasant agit pour ainsi dire comme un anesthésique. Comment cela se produit-il ?
Apparemment par l'arrêt de toute espèce d'activité psychique joint à l'instauration d'un état de passivité dépourvu de toute résistance. La paralysie de la  motilité inclut aussi l'arrêt de la perception en même temps que l'arrêt de la pensée. Il est encore plus précis dans une autre note : " Le processus est celui qui est caractérisé par l'expression être " hors de soi". Le moi abandonne entièrement ou partiellement le corps, la plupart du temps à travers la tête, et observe de l'extérieur ou de haut le destin ultérieur du corps, en particulier ses souffrances, le résultat final de ceci est décrit ou représenté comme être mort partiellement. Dans ce cas, cet " être mort " était représenté comme une pulvérisation maximale, jusqu'à la dématérialisation complète. "

Dans sa recherche au long cours, Agathe est très fréquemment revenue sur le fait qu'elle n'arrivait pas à se mettre en colère. Cette impossibilité, cette inhibition disent les psychanalytes, lui a permis de déceler à quel point la plus grande partie de son être était anesthésiée. Agathe avait vécu plus de cinquante ans en mode " pilote automatique". Elle s'était désolidarisée d'elle-même dès le plus jeune âge pour se protéger de l'impressionnante folie de ses parents. Elle avait passé toutes ces années à côté d'elle, et à côté de la vie, du réel de la vie, comme derrière une vitre, regardant les autres s'activer au travers d'une glace sans tain, de l'autre côté de la cloison... [...]

 Deux psychanalystes contemporains résument précisément ce phénomène psychique : " La mise en place de stratégies de défense en réaction à l'attitude de l'autre et pour éviter la souffrance peut aller jusqu'à perturber l'alchimie âme-corps ; pour ce faire, le sujet refoule la perception de la réalité entraînant cette souffrance en abaissant son niveau de conscience. Il suffit que l'âme fasse un écart avec le corps pour que ce refoulement ait lieu ; c'est la dissociation. [...] Le mécanisme de défense de la dissociation, s'établissant sur cette rupture entre la vision par l'âme et la perception par les sens, est particulièrement difficile à déceler par la personne elle-même puisque c'est le centre même de l'être, le sujet, qui s'éclipse. " Exemple de Mehdi qui, suite à une violente rupture avec sa femme, n'arrivait plus à se situer ni dans son corps ni dans l'espace et le temps de la réalité ordinaire, il se sentait flotter dans un espace et un temps intermédiaires.

Dans sa psychanalyse, Mehdi revient sur cette période de sa vie qui le fait aussi se souvenir d'une enfance désolée, complètement à l'abandon, de ses parents absents et de sa chambre minuscule qui était un cagibi. " Cette situation est pire que le vide, je dirais que c'est le rien. Il n'y a pas de relation. tout est factice, artificiel... Comment ai-je fait pour vivre dans ces conditions ? Je ne sais pas... J'ai une très grande capacité à oublier tout ce qui me gêne ou me fait souffrir. j'oublie même les personnes. "

Lorsque les portes de la compréhension s'ouvrent, les ailes de l'âme se déploient : le patient ressent soulagement, légèreté et joie des retrouvailles avec soi-même... Il lui devient alors possible de faire face aux épreuves du réel, sans avoir recours à la disssociation, et de s'identifier avec empathie à l'autre, à sa souffrance, voire à sa folie, sans s'encombrer de pitié et sans se confondre avec lui.

Ainsi, quand l'empathie peut être associée au détachement, le sujet devient capable de discernement. Il peut apprécier, estimer et évaluer ce qu'il en est de la situation véritable dont il fait l'expérience. Ses  perceptions le renseignent sur le réel, sans les distorsions imaginaires des croyances, des fantasmes, des mythes sociaux ou des préjugés communs, ou même de sa mémoire traumatique. Discerner, faire preuve de clairvoyance, lui permet d'observer sans s'impliquer personnellement dans une configuration extérieure à lui qui ne le concerne pas, donc sans se perdre.

La folie cachée, Survivre auprès d'une personne invivable, Saverio Tomasella, édition Odile Jacob

                                                                       

Porte ouverte

 

Une porte s'ouvre,

C'est l'amour, encore, toujours

Une porte claque,

L'amour a sa mesure.

Derrière la porte,

Une autre porte,

Porte close,

Amour névrose.

Une porte s'ouvre,

C'est l'amour, encore, toujours

Amour éclose,

Sur nid de roses.

Une porte s'ouvre,

Vue sur vie velours.

 

Fran Nuda, 1995, Le son de soi

 

Commentaires

  1. Pas lu le livre. Mais ta présentation et le texte me rappelle des souvenirs, pas forcément bons. J'ai connu une personne dont le cerveau s'était mis en pause créant un état similaire du coma. Toujours intéressant de connaître le fonctionnement du cerveau !

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  2. Je n’ai pas lu le livre non plus ...
    C’est intéressant et effrayant aussi un peu.
    Sans doute un échappatoire à un traumatisme comme dit, trop de souffrance, une façon de tt lâcher.
    Merci Fràn

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  3. Super intéressant, c'est passionnant comme sujet de réflexion je trouve ! La photo et le poème portent à merveille les propos de l'extrait ! Mako

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    Réponses
    1. Toutt le livre est passionnant et si clair ! A lire à relire à différents moments de vie...

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